EMPLOI · INDUSTRIE · SERVICES · SOURCES OFFICIELLES

Pourquoi la France est-elle devenue beaucoup plus tertiaire ?

Cette page suit deux histoires liées mais différentes : la montée du chômage depuis les années 1970 et le recul de l’emploi industriel. L’objectif est de montrer les chiffres, les grandes décisions et les facteurs économiques sans chercher un coupable unique.

Version simple : l’industrie française n’a pas « disparu » d’un seul coup. Elle a perdu beaucoup d’emplois parce qu’on produit davantage avec moins de salariés, parce que certaines fonctions ont été transférées à des sociétés de services, parce que la consommation s’est déplacée vers les services et parce que la concurrence internationale a fait disparaître ou déplacer certaines productions. Les choix politiques ont compté, mais à l’intérieur de cette transformation plus large.
Point important : « économie tertiaire » ne veut pas dire « économie du tourisme ». En 2024, 76,6 % des personnes en emploi travaillent dans le tertiaire et 12,6 % dans l’industrie. Le tourisme est important, mais son PIB direct représentait 3,8 % du PIB français en 2023.
3,6 %taux de chômage en 1975
7,7 %taux de chômage en 2025
5,3 → 3,4 Memplois industriels entre 1980 et 2007 dans l’étude du Trésor
76,6 %des emplois dans le tertiaire en 2024

Le chômage depuis 1975

3,6%
1975
5,6%
1980
6,6%
1981
7,4%
1983
9,1%
1985
8,0%
1990
10,6%
1994
10,6%
1997
7,8%
2001
7,4%
2008
9,1%
2009
10,4%
2015
8,5%
2019
7,3%
2022
7,4%
2024
7,7%
2025

Taux de chômage au sens du BIT. La courbe montre que la hausse commence avant 1981, s’accélère dans les années 1980, atteint plusieurs sommets au-dessus de 10 %, puis recule depuis le milieu des années 2010 sans revenir aux niveaux des années 1970.

Industrie contre services : le basculement

1991
Industrie salariée
4,46 M
Tertiaire marchand
8,27 M
Tertiaire non marchand
6,23 M
1995
Industrie salariée
4,08 M
Tertiaire marchand
8,69 M
Tertiaire non marchand
6,75 M
2000
Industrie salariée
4,10 M
Tertiaire marchand
10,37 M
Tertiaire non marchand
7,28 M
2005
Industrie salariée
3,74 M
Tertiaire marchand
11,01 M
Tertiaire non marchand
7,76 M
2010
Industrie salariée
3,31 M
Tertiaire marchand
11,44 M
Tertiaire non marchand
8,05 M
2015
Industrie salariée
3,17 M
Tertiaire marchand
11,67 M
Tertiaire non marchand
8,27 M
2017
Industrie salariée
3,14 M
Tertiaire marchand
12,16 M
Tertiaire non marchand
8,29 M
2019
Industrie salariée
3,18 M
Tertiaire marchand
12,54 M
Tertiaire non marchand
8,31 M
2021
Industrie salariée
3,19 M
Tertiaire marchand
13,05 M
Tertiaire non marchand
8,43 M
2024
Industrie salariée
3,27 M
Tertiaire marchand
13,30 M
Tertiaire non marchand
8,61 M

Série Insee d’emploi salarié par secteur. Les intérimaires sont comptés dans les services aux entreprises, même lorsqu’ils travaillent physiquement dans une usine : cela explique une petite partie du basculement statistique.

Alors, pourquoi autant d’emplois industriels ont-ils disparu ?

1. Gains de productivité

Une usine peut produire davantage avec moins de salariés grâce aux machines, à l’automatisation et à l’organisation. Le Trésor estimait ce mécanisme à près de 30 % des pertes industrielles sur 1980-2007.

2. Externalisation vers les services

Informatique, nettoyage, logistique, maintenance, intérim ou comptabilité peuvent quitter juridiquement « l’industrie » tout en continuant à travailler pour elle. Le Trésor estimait cet effet à environ 25 % des pertes de 1980-2007.

3. Nous achetons davantage de services

Quand le niveau de vie monte, une plus grande part des dépenses va vers santé, loisirs, numérique, finance, restauration ou autres services. La structure de la demande change.

4. Concurrence étrangère et délocalisations

Le commerce extérieur n’explique pas tout, mais son poids augmente : le Trésor estimait au minimum 13 % des pertes sur 1980-2007 et environ 28 % sur 2000-2007.

5. Crises économiques

Chocs pétroliers, récession de 1992-1993, crise financière de 2008-2009 puis Covid accélèrent fermetures, restructurations ou chômage à différents moments.

6. Choix publics et compétitivité

Fiscalité, coût du travail, formation, énergie, taux de change, concurrence, aides publiques, réglementation et politique industrielle influencent la capacité à conserver ou attirer des productions. Leur effet doit être évalué mesure par mesure.

Les grandes décisions et ruptures

1973-1979
external

Chocs pétroliers et ralentissement

Les chocs énergétiques et le ralentissement des économies développées ouvrent une période de croissance plus faible et de restructurations industrielles.

Comment le lire : Le recul industriel commence avant 1981 ; il n’est donc pas explicable par un seul gouvernement.

Source : Sénat ↗

1981
policy

Nationalisations et relance

Le gouvernement Mauroy nationalise cinq groupes industriels, de nombreuses banques et engage une politique de soutien à la demande et de réformes sociales.

Comment le lire : Objectif déclaré : restructurer et investir. L’existence de cette politique ne prouve pas, à elle seule, qu’elle ait causé ou empêché la désindustrialisation observée ensuite.

Source : Élysée ↗

1982-1983
policy

Blocage prix-salaires puis politique de rigueur

Face à l’inflation et aux déséquilibres extérieurs, le pouvoir modifie rapidement sa politique économique : blocage des prix et revenus en 1982, puis effort fiscal et priorité aux équilibres en 1983.

Comment le lire : C’est une inflexion majeure du début du premier septennat Mitterrand ; ses effets doivent être distingués de la tendance industrielle de long terme déjà engagée.

Source : Élysée ↗

1986-1988
policy

Privatisations et libéralisation

Le gouvernement Chirac engage des privatisations, libère les prix et assouplit fortement le contrôle des changes et les investissements internationaux.

Comment le lire : Cette période marque un changement du rôle direct de l’État dans l’économie ; elle ne suffit pas non plus à expliquer seule les pertes industrielles.

Source : Ministère de l’Économie ↗

1990s
structural

Marché unique, mondialisation et restructurations

Les entreprises opèrent dans un environnement de plus en plus intégré et concurrentiel ; les restructurations, externalisations et gains de productivité se poursuivent.

Comment le lire : Les travaux du Trésor attribuent une part importante des pertes à l’externalisation et aux gains de productivité ; le commerce extérieur devient plus important dans les années 2000.

Source : Direction générale du Trésor ↗

1998-2000
policy

Passage légal aux 35 heures

Les lois Aubry ramènent la durée légale à 35 heures, avec négociations, réorganisations et allègements de cotisations liés à l’emploi.

Comment le lire : La politique vise d’abord la création et la préservation d’emplois. Les principales décompositions officielles de la désindustrialisation ne l’identifient pas comme cause unique ou principale.

Source : Vie publique ↗

2000-2007
structural

Accélération de la concurrence internationale

La concurrence étrangère pèse davantage sur certains secteurs industriels exposés.

Comment le lire : Le Trésor estimait qu’elle expliquait au minimum 13 % des pertes industrielles sur 1980-2007, et environ 28 % sur 2000-2007, avec prudence méthodologique.

Source : Direction générale du Trésor ↗

2008-2009
external

Crise financière mondiale

La crise mondiale frappe fortement l’activité et l’emploi. Le chômage passe de 7,4 % en 2008 à 9,1 % en 2009.

Comment le lire : Le choc est international ; l’évolution française dépend ensuite des réponses publiques et de la structure de l’économie.

Source : Insee ↗

2013
policy

CICE : baisse du coût du travail et compétitivité

Le CICE est créé pour améliorer la compétitivité et l’emploi en réduisant le coût du travail via un crédit d’impôt.

Comment le lire : Les évaluations ont trouvé des effets différents selon secteurs ; dans l’industrie, l’effet semble davantage passer par les prix/compétitivité que par une forte hausse d’emploi directement identifiable.

Source : France Stratégie ↗

2017-2019
observed

Stabilisation puis légère reprise de l’emploi industriel

L’emploi salarié industriel cesse de reculer : 3,14 millions en 2017, 3,18 millions en 2019 dans la série Insee.

Comment le lire : C’est une amélioration observable, sans suffire à établir quel dispositif précis en est la cause.

Source : Insee ↗

2020-2022
policy

France Relance et relocalisations

Après la crise sanitaire, l’État finance modernisation, décarbonation, investissements et projets de relocalisation industrielle.

Comment le lire : Ces dispositifs cherchent explicitement à renforcer la base productive ; leur effet de long terme doit être mesuré sur plusieurs années.

Source : Ministère de l’Économie ↗

Présidences et gouvernements depuis 1974

Pourquoi afficher aussi les Premiers ministres ? La Constitution prévoit que le Gouvernement « détermine et conduit la politique de la Nation » (article 20) et que le Premier ministre dirige l’action du Gouvernement (article 21). Les résultats économiques d’une période ne doivent donc pas être présentés comme l’œuvre d’un Président seul. Lire les articles 20 et 21 sur Légifrance ↗
Portrait de Valéry Giscard d’Estaing
3,6 % → 6,6 %chômage annuel 1975 → 1981 · +3,0 pt
1973-1979 — Chocs pétroliers et ralentissementLes chocs énergétiques et le ralentissement des économies développées ouvrent une période de croissance plus faible et de restructurations industrielles.Sénat ↗
1981 — Nationalisations et relanceLe gouvernement Mauroy nationalise cinq groupes industriels, de nombreuses banques et engage une politique de soutien à la demande et de réformes sociales.Élysée ↗

Lecture : la variation du chômage entre deux dates décrit ce qui est observé pendant la période. Elle ne mesure pas, à elle seule, la responsabilité du Président ou du Gouvernement : crises internationales, conjoncture, productivité, commerce extérieur et décisions antérieures peuvent aussi peser.

Portrait de François Mitterrand
6,6 % → 10,6 %chômage annuel 1981 → 1994 · +4,0 pt
1981 — Nationalisations et relanceLe gouvernement Mauroy nationalise cinq groupes industriels, de nombreuses banques et engage une politique de soutien à la demande et de réformes sociales.Élysée ↗
1982-1983 — Blocage prix-salaires puis politique de rigueurFace à l’inflation et aux déséquilibres extérieurs, le pouvoir modifie rapidement sa politique économique : blocage des prix et revenus en 1982, puis effort fiscal et priorité aux équilibres en 1983.Élysée ↗
1986-1988 — Privatisations et libéralisationLe gouvernement Chirac engage des privatisations, libère les prix et assouplit fortement le contrôle des changes et les investissements internationaux.Ministère de l’Économie ↗
1990s — Marché unique, mondialisation et restructurationsLes entreprises opèrent dans un environnement de plus en plus intégré et concurrentiel ; les restructurations, externalisations et gains de productivité se poursuivent.Direction générale du Trésor ↗

Lecture : la variation du chômage entre deux dates décrit ce qui est observé pendant la période. Elle ne mesure pas, à elle seule, la responsabilité du Président ou du Gouvernement : crises internationales, conjoncture, productivité, commerce extérieur et décisions antérieures peuvent aussi peser.

Portrait de Jacques Chirac

Jacques Chirac

1995 → 2007
10,6 % → 7,8 %chômage annuel 1997 → 2001 · -2,8 pt
1990s — Marché unique, mondialisation et restructurationsLes entreprises opèrent dans un environnement de plus en plus intégré et concurrentiel ; les restructurations, externalisations et gains de productivité se poursuivent.Direction générale du Trésor ↗
1998-2000 — Passage légal aux 35 heuresLes lois Aubry ramènent la durée légale à 35 heures, avec négociations, réorganisations et allègements de cotisations liés à l’emploi.Vie publique ↗
2000-2007 — Accélération de la concurrence internationaleLa concurrence étrangère pèse davantage sur certains secteurs industriels exposés.Direction générale du Trésor ↗

Lecture : la variation du chômage entre deux dates décrit ce qui est observé pendant la période. Elle ne mesure pas, à elle seule, la responsabilité du Président ou du Gouvernement : crises internationales, conjoncture, productivité, commerce extérieur et décisions antérieures peuvent aussi peser.

Portrait de Nicolas Sarkozy

Nicolas Sarkozy

2007 → 2012
7,4 % → 9,1 %chômage annuel 2008 → 2009 · +1,7 pt
2000-2007 — Accélération de la concurrence internationaleLa concurrence étrangère pèse davantage sur certains secteurs industriels exposés.Direction générale du Trésor ↗
2008-2009 — Crise financière mondialeLa crise mondiale frappe fortement l’activité et l’emploi. Le chômage passe de 7,4 % en 2008 à 9,1 % en 2009.Insee ↗

Lecture : la variation du chômage entre deux dates décrit ce qui est observé pendant la période. Elle ne mesure pas, à elle seule, la responsabilité du Président ou du Gouvernement : crises internationales, conjoncture, productivité, commerce extérieur et décisions antérieures peuvent aussi peser.

Portrait de François Hollande

François Hollande

2012 → 2017
10,4 % → 10,4 %chômage annuel 2015 → 2015 · +0,0 pt
2013 — CICE : baisse du coût du travail et compétitivitéLe CICE est créé pour améliorer la compétitivité et l’emploi en réduisant le coût du travail via un crédit d’impôt.France Stratégie ↗
2017-2019 — Stabilisation puis légère reprise de l’emploi industrielL’emploi salarié industriel cesse de reculer : 3,14 millions en 2017, 3,18 millions en 2019 dans la série Insee.Insee ↗

Lecture : la variation du chômage entre deux dates décrit ce qui est observé pendant la période. Elle ne mesure pas, à elle seule, la responsabilité du Président ou du Gouvernement : crises internationales, conjoncture, productivité, commerce extérieur et décisions antérieures peuvent aussi peser.

Portrait de Emmanuel Macron

Emmanuel Macron

2017 → en cours
8,5 % → 7,7 %chômage annuel 2019 → 2025 · -0,8 pt
2017-2019 — Stabilisation puis légère reprise de l’emploi industrielL’emploi salarié industriel cesse de reculer : 3,14 millions en 2017, 3,18 millions en 2019 dans la série Insee.Insee ↗
2020-2022 — France Relance et relocalisationsAprès la crise sanitaire, l’État finance modernisation, décarbonation, investissements et projets de relocalisation industrielle.Ministère de l’Économie ↗

Lecture : la variation du chômage entre deux dates décrit ce qui est observé pendant la période. Elle ne mesure pas, à elle seule, la responsabilité du Président ou du Gouvernement : crises internationales, conjoncture, productivité, commerce extérieur et décisions antérieures peuvent aussi peser.

Ce qu’on peut dire — et ce qu’on ne peut pas déduire automatiquement

On peut dire

Le chômage a fortement progressé à partir du milieu des années 1970. L’emploi industriel a reculé très fortement entre 1980 et le milieu des années 2010. Les services ont absorbé une grande partie de la croissance de l’emploi. L’externalisation, les gains de productivité, la demande et la concurrence internationale sont documentés comme facteurs importants.

On ne peut pas conclure uniquement à partir de la courbe

Qu’un président a « détruit X emplois industriels » simplement parce qu’ils ont disparu pendant son mandat ; que les nationalisations, les privatisations ou les 35 heures expliquent à elles seules la désindustrialisation ; ou que la France est devenue uniquement une économie touristique.

Tourisme : important, mais pas synonyme de tertiaire

En 2023, le PIB direct du tourisme représente 3,8 % du PIB français. En 2022, l’Insee estimait que 7,4 % de l’emploi était lié au tourisme. À comparer aux 76,6 % de personnes en emploi dans l’ensemble du tertiaire en 2024 : banques, informatique, commerce, santé, enseignement, administrations, services aux entreprises, transports, action sociale et beaucoup d’autres activités font aussi partie du tertiaire.

Sources principales